Initiative « Les carrés » de l’artothèque 379

« Gesticulation Muybridge »

C’est le titre de la série de 15 dessins/estampe/pochoir/ jus de Cassel que j’ai proposé pour le projet d’édition de la galerie 379 et qui sera proposée dans le cadre de l’artothèque. Disponible via la galerie 379, 379 avenue de la Libération, 54000 Nancy.

Mes dessins sont accompagnés d »un très beau texte de l’auteure  Raphaëlle Red que je retranscris ci-dessous.

Le boxeur sort du cadre

En sortant du cadre le boxeur marmonne, le corps durci, le poing ballant, que c’est quand même fatigant ; et je ne sais pas bien s’il parle du corps qui semble un peu las malgré la tension –

Ou s’il pense à Muybridge en échappant à la cavale des heures et des corps, à la course folle que l’image décortique sans l’interrompre. Je lis de Muybridge qu’il captura le temps, c’est-à-dire qu’il captura son passage, captura le mouvement sans coincer l’animal, capta le galop du cheval, le coup du lutteur, la fessée de la mère, et tous les joints du corps. Alors je crois comprendre pourquoi le boxeur quitte le cadre.
Son épaule en tout cas se gonfle, son bras se fait levier, le poids bascule d’une jambe à l’autre et le poignet descend comme une poulie. Ce mouvement, capturé par le photographe, est reproduit par le peintre – ou produit par le peintre, tant le mouvement est vrai quand la droite du boxeur se transforme en jeté de ballon par un geste enjoué et qu’il enjambe le cadre.

Ou alors, il répond. Je lis que le penseur afro-américain W.E.B Dubois, dans son ouvrage The Soul of Black Folks, paru quelques années après que Muybridge ait photographié Ben Bailey, boxeur mulatto dont l’été s’était déroulé sans combats et donc sans sous ; je lis que W.E.B. Dubois se demande ce que ça fait, d’être le problème, c’est-à-dire alors d’être un corps noir aux États-Unis d’Amérique. Et Ben Bailey répond, et comment c’est, sinon, d’être la solution ? Son bras s’arque dans un uppercut silencieux, ou qui fait le silence autour de lui.

Le boxeur Ben Bailey était, c’est dit, un Noir à la peau claire, le seul d’ailleurs des 96 sujets de Muybridge, un boxeur qui avait perdu son dernier match au Chuck’s Club Theater des mois plus tôt, et si le mouvement est lourd c’est peut-être parce qu’il est capital, peut-être parce qu’il y a dans le corps du boxeur l’énergie d’un homme dont le salaire est dans le geste, qu’il soit à l’usine ou sur le ring, alors je crois comprendre pourquoi le boxeur joue, divague, pourquoi il fuit le cadre.

Ou bien il fuit la case. Dans la série d’Éric Kaiser, il y a le texte et le contexte, le corps et le contour. Peinte, la peau brou de noix se suffit à elle-même, échappe à la photographie en noir et blanc, se soustrait à la science. L’esquisse du corps, dans le travail d’Éric, s’octroie le droit de faire disparaître la grille anthropométrique qui figure sur les clichés originaux. Le motif décoratif en linogravure vient non pas remplacer, mais encercler l’absence de l’arrière-plan quadrillé.

Le travail, réalisé au stylo à encre et coloré à l’aide d’un jus style brou de noix, arbore l’esthétique d’une esquisse préparatoire, évoquant ainsi une marge de manœuvre, une prise de liberté. En enjambant le cadre encore et encore, image après image, le boxeur ne semble pas laisser de regrets. Il caresse d’un revers de la main la tapisserie d’un ring rendu coquet, balance malgré la lourdeur des muscles des ballons enjoués. Il se fie à la folle liberté des ballons qui échappent aux exigences du champs, à la raideur du temps, à la représentation prévisible et ordonnée. Les gestes décomposés alors se libèrent aussi ; les articulations prennent vie différemment dans les œuvres d’Éric Kaiser, on dirait qu’elles s’amusent. Une série qui questionne l’espace entre reproduction et décalage, refuse l’immobilité et la rigueur, et ce faisant, pousse à chaque mouvement un peu plus loin le cadre.

Raphaëlle Red
Auteure

 

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