Critique de « We Know But… » par Marie Annick Gaudaré

We Know But…


Le nouveau travail d’Eric Kaiser, présenté également cette année à la Galerie Pi, exprime diverses préoccupations. D’abord une préoccupation iconographique : il cherche en effet à témoigner des traumatismes de son temps, en particulier des violences faites au corps, aux populations mais aussi à l’esprit de chacun d’entre nous lorsqu’il réalise son impuissance à agir, à réagir face à ces violences. Ce nouveau travail s’affirme ensuite dans un questionnement de peintre : la cohabitation entre une iconographie figurative (le corps et désormais les visages) et un espace pictural construit, autonome, quasi abstrait. Il tend à évoquer, dans cette dernière série, des espaces devenus lieux communs collectifs véhiculés par les médias : prison d’Abou Grahib, réacteur de Tchernobyl, terrain d’entraînement militaire en Irak, menace terroriste ou environnementale etc. Cette rencontre d’un regard politique et de l’acte de peindre, qui ne veut rien démontrer mais juste montrer, suscite, sollicite néanmoins la réflexion et le questionnement.

De l’acte de peindre, les toiles d’Eric Kaiser révèlent une jubilation dans l’exploration : explorer les potentiels plastiques de la couleur, maîtriser les hasards d’une matière picturale dégoulinante, s’affronter à la rigueur de la construction d’un espace… De ces multiples préoccupations prédomine toujours cependant celle de la représentation du corps : un corps montré qui s’oppose au corps enfermé, un corps glorieux qui s’oppose au corps humilié, un corps libéré qui s’oppose au corps dominé, un corps lumineux qui s’oppose au corps bafoué, nié, manipulé. Ce corps ne se débat plus entre lumière et ténèbres comme dans les travaux de la précédente exposition « Prisonniers de la lumière ». Ce corps a un visage, il devient même une partie de visage mais un visage privé de bouche qui ne peut que suggérer le contexte narratif, qui laisse à chacun le soin d’entendre sa voix intérieure. Ce corps/visage nous met face à une inquiétante réalité qui réveille en nous un sentiment d’impuissance et lâcheté : nous savons mais nous ne voulons pas croire ce que nous savons.

Marie Annick Gaudaré
professeur d’arts plastiques (Académie de Nancy-Metz)
Juin 2006

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